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Ecrits

L’homme moderne.
Extrait du « poème céramique »

« …Si l’on mettait bout à bout leurs confidences souvent nostalgiques, on obtiendrait de l’homme moderne un portrait trop sombre peut être mais révélateur d’une époque.
Ce serait tout d’abord un homme qui vit trop rapidement, selon des rythmes qui ne lui sont pas naturels mais imposés par sa profession ainsi que par toute une ambiance de vie mécanisée. Son travail ne met en œuvre qu’une part seulement de ses facultés, de sorte que s’établit difficilement une relation sensible avec l’ensemble de l’œuvre à laquelle il collabore. On n’a que peu le sentiment d’aboutir, on ne crée pas. Cet homme ne se ménage que très rarement des moments de solitude, il ignore un travail qui, en raison de ses alternances internes, contiendrait déjà en lui-même des facteurs d’équilibre et même de repos.
Parce qu’il vit trop à moitié, il a besoin vital de vacances, cette intervention somme toute assez moderne. La perspective de ces quelques semaines de liberté déclenche en lui une énergie compacte de rêves puisqu’il escompte bien vivre alors un peu de ce temps au ralenti dont il a été frustré. La vie moderne le prive d’un contact avec la matière. L’objet, comme le geste d’ailleurs, est utilitaire, mot qui, dans la bouche de certains devient paradoxalement péjoratif, et les mains, voire même le regard, n’ont guère le temps de s’y attarder… »

Frère Daniel de MONTMOLLIN
Potier.



La terre et le feu : joie simple des grandes forces de la nature affrontées par l’homme depuis la nuit des temps.

Hosokawa Morihiro

Hosokawa Morihiro fit carrière dans la politique, fut même porté au poste de Premier ministre du Japon, lorsqu’en 1998, à soixante ans à peine, il s’éclipsa du monde de la politique pour entamer une nouvelle existence employée à cultiver des légumes dans sa thébaïde de Yugawara-machi, encaissée dans les montagnes de la Préfecture de Kanagawa. Et il y a cinq ans, sa vie s’ouvrit à un nouveau plaisir rare, celui de la poterie. « Une fois que j’ai décidé de me mettre à quelque chose, je ne fais jamais les choses à moitié ! Je suis ainsi », dit-il.

Ayant convaincu un potier de Nara, dont il admirait beaucoup les œuvres, de le prendre comme élève, il passa une année et demie à faire la navette pour se faire montrer les rudiments de l’art du feu : comment monter une pièce au tour de potier, comment démarrer un four et l’entretenir, enfourner et défourner.

« Mon intérêt pour la poterie tourne autour de la cérémonie du thé. En fait, les seules pièces que je produis pour l’heure sont des bols pour boire le matcha, le thé vert. Dans tous les pays au monde, tasses et bols se doivent d’être d’une symétrie parfaite, mais au Japon, non. Les bols japonais traditionnels présentent volontiers des déformations, voire des ‘imperfections’ une brûlure, par exemple. Or, il est important que chaque bol ait sa personnalité. C’est cela qui les rend tellement fascinants. »

Hosokawa est particulièrement attiré par les bols à thé de l’époque de Momoyama (fin XVIe siècle). « Ce fut en fait la seule époque où la céramique afficha un style délibérément audacieux et individuel. Les bols à thé de cette époque semblent témoigner de l’esprit du temps et des émotions, colère, tristesse ou frustration, qui le traversaient. Je crois bien que c’est ce que j’aime avant tout dans la céramique momoyama. »

Lorsque le temps le lui permet, il s’installe devant son tour et se met à tourner des pièces, selon les traditions anciennes coréennes ou japonaises — peut-être karatsu, ou encore ido, kohiki ou raku.

« Je trouve que façonner de la céramique c’est un peu comme faire de la méditation zen. Mon esprit se concentre sur la tâche en présence, bien que je ne puisse dire que je deviens totalement détaché de la vie quotidienne. Lorsque je me mesure aux forces qui existent de toute éternité, comme la terre et le feu, je me sens en même temps réduit à quelque chose de totalement insignifiant et parfaitement en paix avec moi-même. »

L’atelier de Hosokawa est équipé de quatre fours, il y a en toujours un ou deux en chauffe, en train de produire toujours plus de bols à thé. Plusieurs fois l’an, il expose donc ses œuvres, et les critiques louangeuses qu’elles recueillent attestent de l’aboutissement de sa nouvelle passion vers quelque chose de plus profond qu’un simple violon d’Ingres.

Lu sur : http://web-japan.org/nipponia/nipponia32/fr/feature/index.html

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